Entete du dossier de presse Le Trone
 



  • Article de Nadine Richon

A chacun son trône (Texte de Nadine Richon)

Les WC en disent long sur les mœurs d’une société donnée. Ainsi, les exemples suisses et japonais illustrent parfaitement un hygiénisme en voie de globalisation. Plongée sous le couvercle.

De prime abord, la fréquentation des toilettes reste un sujet privé, dérisoire et douteux. Aucune société au monde ne semble glorifier cette nécessité organique, même si certains dieux, voire de simples individus, se plaisent à ausculter et parfois à admirer leur propre production. L’ironie de la situation – le besoin naturel omniprésent et son camouflage social généralisé – n’a d’ailleurs pas échappé aux artistes soucieux d’éveiller une féconde réflexion (lire encadré). A son tour, une ethnologue romande vient d’empoigner ce thème épineux à travers une Anatomie des Toilettes écrite sous la forme d’un mémoire de licence à l’Université de Neuchâtel.

Pierrine Jan voulait d’abord «rendre hommage à une réalité dissimulée aussi bien dans la vie quotidienne que dans la littérature. En lisant des ouvrages historiques, on tombe un peu par hasard sur ce sujet. Mais peu de livres sérieux s’intéressent vraiment à la question...» Son étude porte notamment sur la culture hygiéniste telle qu’elle s’impose de nos jours en Suisse et au Japon. «Comme les voitures soumises à des systèmes de lavage et de séchage, les Japonais bénéficient de toilettes avec jets d’eau adaptés et chauffage jusque dans les WC publics. En Suisse, le citoyen dépense peu pour la technique, même s’il est exigeant en matière d’hygiène. Mais on peut voir jusqu’en Chine des classes moyennes se faire plaisir avec leurs toilettes dernier cri. Sur ce terrain aussi, la globalisation est en marche...»

Chez Gétaz Romang, une conseillère technique confirme la sobriété des mœurs helvétiques, en dépit d’une offre toujours plus sophistiquée: «Certaines cuvettes s’acquièrent pour la frime. Mais l’achat de toilettes humides et chauffantes reste marginal. Nous proposons aussi des couvercles dotés d’un système de freinage les empêchant de se rabattre avec fracas. Mais les invités non avertis risquent de les pousser brutalement... Je crois que les Suisses préfèrent encore des choix plus classiques. On note aussi un retour au blanc alors que le rose ou le vert pastel avaient la cote il y a dix ans.» Les WC high-tech s’imposent plus aisément au Japon, où des concepteurs travaillent d’arrache-pied pour offrir aux consommatrices les plus coquettes des sons électroniques propres à couvrir toutes les rumeurs indiscrètes. La firme Toto a mis au point un petit appareil surnommé «le bruit de la princesse», qui reproduit joliment le chant d’une cascade. En attendant la banalisation des toilettes médicalisées mesurant leur rythme cardiaque ou leur taux de cholestérol, les élégantes Japonaises ressemblent déjà à l’héroïne décrite dans Belle du Seigneur par un Albert Cohen diablement ironique. Ariane ne recule en effet devant aucun stratagème pour empêcher son amant Solal d’entendre certains bruits naturels ou d’imaginer même qu’elle puisse aller aux toilettes.

Des voyageurs ont décrit les pissotières de Moscou ou d’ailleurs comme une répugnante descente aux enfers. Les autorités japonaises font en revanche tout leur possible pour empêcher quiconque de vouer aux gémonies de tels lieux publics, qu’il s’agit plutôt d’admirer avant usage. En Suisse aussi, le culte de la propreté et de la sécurité s’affiche, et au prix fort, si l’on en juge par certaines installations. En 2000, le Service des routes nationales avait déjà attiré tous les regards critiques en inaugurant des toilettes à 2 millions de francs sur l’autoroute Genève-Lausanne. Le journal Le Temps criait alors à «la stérilisation totale de l’espace public» et s’inquiétait de ne trouver dans de tels WC «plus aucun recoin où se cacher». Car les toilettes tendent à perdre leur ambiguïté. Endroits obscurs propices aux rencontres furtives, homosexuelles souvent, et parfois tarifées, lieux du crime comme le révèlent certaines statistiques américaines, refuges temporaires pour les sans-abri, espaces offerts à l’expression d’une révolte graffitée, autant d’usages bannis à juste titre ou de manière abusive sur une planète sécurisée.

Selon Pierrine Jan, la technicité actuelle appliquée aux WC – et illustrée en Suisse par la vogue des toilettes payantes McClean – reflète l’angoisse de nos sociétés face à la mort. En suivant le philosophe Norbert Elias, elle situe vers la fin du XVIIIe siècle cette naissance d’une logique sociale du camouflage de la souillure. Face aux dangers désormais planétaires, chaque pays veut entretenir l’illusion d’une maîtrise des risques, de la maladie, de la contagion. Une quête de sécurité qui s’exprime, selon la jeune ethnologue, dans nos WC de plus en plus aseptisés. «Rien n’indique d’ailleurs que les souffleries pour les mains, qui doivent brasser bien des germes, soient réellement plus rassurantes qu’un séchage avec un linge propre», dit-elle. Il ne s’agit pas de prôner un retour à l’insalubrité, mais de prendre une certaine distance ironique avec le tout-hygiénique actuel.

Un passage sur le site baignade-interdite.com confirme d’ailleurs que l’humour et les toilettes font souvent bon ménage. Cette amusante adresse passe en revue les petits coins du monde entier grâce aux commentaires des internautes. Le McClean de la gare de Lausanne inspire ces propos à un touriste: «Ce sont les meilleures chiottes de la planète.» A Paris, une adepte de l’Hôtel Crillon évoque «le papier si doux qu’on voudrait dormir dessus», s’extasie sur «l’essuie-mains à usage unique» et mentionne, sous la rubrique «désodorisant»: «Oui, oh, oui!»

Mais l’usager moderne accepte encore parfois de fréquenter des WC rudimentaires. Une habituée des festivals de l’été en témoigne: «Quand on partage la même musique ou les mêmes films, on fait la queue aux toilettes avec un sentiment de connivence, quitte à échanger des grimaces quand c’est trop sale ou trop lent. A la limite, c’est un peu le prix à payer pour se retrouver dans une ambiance festive qui se mérite dans un monde certes confortable, mais de plus en plus froid!»

Ainsi, les différents WC offrent à chacun la possibilité de se rassurer, en proposant à certains la sécurité et en donnant à d’autres un sentiment de liberté.